J’ai lu : La mort intranquille : autopsie du zombie

Je sais, ça fait étrange de publier un article de blogue sur les zombies en pleine pandémie de COVID-19. Pourtant, la figure du zombie offre une panoplie de réflexions intéressantes, comme le démontre le livre dont je viens vous faire la critique aujourd’hui.

La mort intranquille : autopsie du zombieÀ propos de La mort intranquille : autopsie du zombie

La mort intranquille : autopsie du zombie est publié aux Presses de l’Université Laval en 2019. Il est sous la direction de Jérôme-Olivier Allard, Marie-Christine Lambert-Perreault et Simon Harel. Ils sont également les directeurs de l’essai Télé en série, qui a été critiqué sur ce blogue en janvier 2018.

La mort intranquille fait suite au premier colloque pancanadien sur les zombies, qui s’est tenu à Montréal en 2012. Il se base surtout sur la figure contemporaine du zombie, qui apparaît à partir de 1968 dans Night of the Living Dead, de George Andrew Romero.

Notre projet se veut un espace de réflexion savante où chercheuses et chercheurs issus de différents domaines – de la littérature au cinéma, en passant par les jeux vidéo – se donnent pour objectif d’étudier le zombie, de l’autopsier, d’en explorer les différentes occurrences, du mort-vivant romérien au monstre réhumanisé, et d’en décrire les manifestations limitrophes, comme la figure de l’infecté. (Lambert-Perreault, Allard et Harel, p. 18)

Ce livre présente huit chapitres, rédigés principalement par des doctorants ou des professeurs en littérature ou en études cinématographiques.

Des morts qui marchent parmi les ruines du temps (par Fabienne Claire Caland)

Pour ce premier chapitre, Caland aborde l’évolution de la figure du zombie dans l’imaginaire occidental, en utilisant l’angle du mythe. D’abord attaché à la religion vaudou d’Haïti, le zombie a trouvé une nouvelle forme de vie dans l’imaginaire américain.

On insistera sur le fait que cette figure mythique renouvelée est tributaire d’un processus d’acculturation par les États-Unis et que les conséquences politiques et symboliques sont considérables. Qu’importe qu’elle ait quitté son substrat originel, là-bas, dans les Antilles françaises. Ou, plutôt, tant mieux pour elle : car les États-Unis l’attendaient pour s’en emparer et faire d’elle la grande représentante de leur domination sur le monde occidental. Ils ne la souhaitèrent pas davantage vaudouisée, et donc à jamais enfermée dans une île lointaine et soumise à une autorité religieuse, qu’assujettie au Vieux Continent, comme le vampire, indissociable de l’Angleterre où le Dracula de Bram Stoker fut publié. Ils la voulurent américanisée, nettement plus ensauvagée, plus violente que le modèle britannique, et surtout, laïcisée. (Caland, p. 28)

Ce chapitre est également l’occasion pour l’auteure d’expliquer l’évolution du zombie en créature hybride, qui emprunte à d’autres mythologies, ainsi qu’en créature liée au temps et aux ruines.

The Walking Dead et le présentisme zombifié. Autopsie d’une crise du temps (par Aurélie Chevanelle-Couture)

Le rapport au temps est également analysé dans ce chapitre. En effet, Chevanelle-Couture s’attarde surtout au rapport au présent entretenu dans la série télévisée The Walking Dead :

Le zombie incarne le présent du trépas, un présent vide. Lorsqu’il ouvre les yeux au moment de sa « résurrection », il n’est plus qu’une enveloppe dénaturée, soumise à l’étrange mécanique de la mort. Il se trouve happé par une contamination qui le dépossède de lui-même et le fige dans un état permanent de non-être. Sans souvenir, il ne peut plus nourrir son identité. Il ne peut que nourrir son corps. Et pour ce faire, il dévore d’autres identités. (Chevanelle-Couture, p. 51-52)

De la contagion à la propagation : la tache aveugle des récits de zombies apocalyptiques (par Nicholas Dion)

Avec ce chapitre, Dion se penche sur les récits de zombies apocalyptiques, plus précisément sur le moment de la propagation, souvent émis dans ces récits. Comment expliquer que cette propagation ne soit pas montrée, notamment en cinéma? L’auteur fait la remarque suivante :

L’argument des moyens techniques pourrait être avancé pour le cinéma. Néanmoins, avec le nombre de films à petit budget qui renchérissent sur les mauvaises images de synthèse, il serait prudent de nuancer. En outre, qu’en est-il des bandes dessinées ou des fictions narratives en prose, nullement limitées sur ce plan? Un simple exercice de comparaison suffit à comprendre que le phénomène n’est pas restreint au septième art. (Dion, p. 70)

Alice au pays de la science zombie : Resident Evil de Paul W. S. Anderson (par Elaine Després)

Dans ce chapitre, Després s’intéresse à la figure du savant fou qui, dans le premier film Resident Evil, s’incarne à travers les scientifiques de la compagnie Umbrella, transformés par la suite en zombies. Un peu plus loin, l’auteure effectue également des comparaisons entre ce film et l’œuvre de Lewis Caroll :

On peut résumer le premier des romans de Carroll ainsi : la jeune Alice s’endort, perd la mémoire et son identité […], suit un lapin pressé par le temps dans un monde caché dans les profondeurs de la terre et se fait constamment attaquer par toutes sortes de créatures mystérieuses qui menacent littéralement ou symboliquement de la démembrer […], de la décapiter ou de la dévorer. […]

Similairement, on peut résumer Resident Evil comme étant l’histoire d’Alice, une jeune femme qui s’éveille, amnésique, après être tombée dans la douche. Elle est rapidement entraînée par un groupe de militaires pressé par le temps derrière le miroir de sa chambre et dans un profond souterrain vers un monde isolé et étrange où des hordes de zombies et autres créatures l’attaquent pour la dévorer et la démembrer. (Després, p. 92-93)

Conceptions scientifiques sur la zombification : l’imaginaire du zombie dans « Herbert West – Reanimator » (par Marc Ross Gaudreault)

Ce chapitre est l’occasion, pour Gaudreault, d’analyser « Herbert West – Reanimator », une série de courtes nouvelles de Howard Phillips Lovecraft publiées en 1921-1922. Dans cette série, le scientifique Herbert West ainsi que son assistant tentent, à plusieurs reprises, de ramener des morts à la vie.

Dans l’oeuvre de [Lovecraft], la zombification est un échec malencontreux, quasi anecdotique dans le journal de laboratoire du scientifique menant l’expérimentation. […] Pour zombifier, il faut inoculer le composé chimique par voie intraveineuse – et c’est là le seul moyen d’y parvenir. Nulle morsure subséquente ne créera de morts-vivants, puisque le composé chimique, par sa nature même, ne peut se reproduire au sein du corps hôte – ce n’est pas un virus, ni une bactérie. […] Un composé chimique ne se multiplie pas par lui-même et nécessitera toujours une intervention humaine, une manipulation pour se constituer. (Gaudreault, p. 112)

Ainsi, le processus de « zombification » de Lovecraft se rapproche davantage de la conception vaudou du zombie.

Le zombie est-il prude? L’ascétisme des morts-vivants (par Simon Harel)

Avec ce chapitre, Harel propose une réflexion sur l’érotisme zombiesque, en s’inspirant de concepts psychanalytiques sur le développement libidinal. Pour ce faire, il aborde la figure du zombie illustrée dans Cell, de Stephen King, ainsi que la poésie d’Antonin Artaud et sa notion de corps sans organes.

Si nous retenons la définition du stade sadique oral, son caractère archaïque, dans la mesure où il est lié à l’appétit de manger, de dévorer la mère, qui représente bel et bien un objet d’amour, il faut dire, à propos de l’étude de la sexualité zombiesque, qu’elle se constitue selon des modalités singulières. C’est l’effraction, l’impulsion, le retour de l’instinctuel (bien que je n’aime pas cette expression) qui permet de mieux comprendre l’univers dans lequel, en témoigne Cell, une adolescente, tout à coup contaminée par un signal cellulaire, mord le cou de sa mère, lui arrache une partie du visage, sans manifester d’affect. (Harel, p. 129)

L’allure et la portée des zombies vidéoludiques (par Bernard Perron)

Depuis la sortie des jeux Resident Evil et The House of the Dead dans les années 1990, les zombies ont connu une grande popularité dans les jeux vidéo. Dans ce chapitre, Perron analyse les différentes incarnations du zombie dans les jeux vidéo, mais aussi les interactions entre le jeu et le joueur :

À l’image de beaucoup de rencontres du premier Resident Evil, rester hors d’atteinte d’un seul mort-vivant qui avance poussivement en ligne droite et lui faire exploser la cervelle avec une arme à feu ou l’écharper avec un couteau n’est peut-être pas une mission extrêmement difficile. Si les jeux de zombie s’étaient limités à cette action, ils seraient vite devenus ennuyants. […] C’est pourquoi, dans le jeu vidéo comme au cinéma, les zombies vont se transformer. (Perron, p. 160)

Found footage horrifique et toucher zombiesque (par Aude Weber-Houde)

Avec ce dernier chapitre, Weber-Houde se concentre sur le found footage horrifique, genre cinématographique popularisé par The Blair Witch Project. Genre aussi auquel se rattache [•REC], sorti en 2007 :

Tourné entièrement en caméra subjective, le film [•REC] propose au spectateur d’occuper la position du caméraman, dont le visage ne sera jamais vu, et le place en communication directe et constante avec Ángela, animatrice et journaliste qui s’adresse à lui tout au long du film par le biais de ladite caméra. Sur le plan de la narration, le savoir du spectateur évolue donc au même rythme que celui des personnages, et son point de vue est réduit à ce qu’il lui est donné d’apercevoir dans le champ de la caméra. En résulte un film dans lequel la frontière (celle, écranique, censée séparer la fiction de la réalité, et celle supposée maintenir les morts à l’écart des vivants) est problématisée, et où la menace du contact avec le monstrueux plane ostensiblement. (Weber-Houde, p. 177)

En conclusion

La mort intranquille : autopsie du zombie est un ouvrage incontournable pour les chercheurs intéressés par cette figure maintes fois reprise dans la culture populaire. Même si certains chapitres sont plus laborieux que d’autres à comprendre selon votre bagage académique (je pense entre autres au chapitre de Simon Harel sur l’ascétisme des morts-vivants), ce livre demeure accessible au grand public, surtout avec les analyses tirées du cinéma et du jeu vidéo.

Si vous avez aimé ma critique et souhaitez encourager les auteurs (et moi), vous pouvez vous procurer ce livre via mon lien d’affiliation. Merci!

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