J’ai lu : YouTube Théorie

Après Le crépuscule des superhéros et Un Noël cathodique : La magie de Ciné-Cadeau déballée, je voulais ajouter un autre livre de la collection Pop-en-stock à ma bibliothèque d’essais. C’est ainsi que je me suis procuré le premier livre de la collection, YouTube Théorie, d’Antonio Dominguez Leiva.

Pour les habitués de mon blogue, ce nom vous est probablement familier. En effet, dans l’un de mes recensements d’articles, je mentionne cet auteur, qui s’est intéressé aux invasions de clowns maléfiques aux États-Unis et au Canada. Il fait également partie du collectif d’auteurs du Crépuscule des superhéros, avec son texte sur Judge Dredd et le superfascisme. Enfin, il est aussi l’une des personnes faisant partie de l’annuaire de chercheurs/chercheuses francophones et francophiles sur l’étude des fans et de la culture populaire.

Sans plus tarder, plongeons dans le résumé et la critique de son livre.

À propos de YouTube Théorie

YouTube ThéorieYouTube Théorie est le résultat sur papier d’articles publiés dans le dossier YouTube Studies de Pop-en-stock. Au moment de l’écriture de ces articles, nous étions en plein Printemps érable, le surnom donné à la grève étudiante québécoise de 2012. Par la suite, le livre est publié, dans un format plus complet et enrichi, en 2014 par les Éditions de ta mère. Bien entendu, YouTube a continué à évoluer depuis et vous ne trouverez pas de mention de Steamed Hams ou de Despacito dans ce livre. Par contre, l’approche théorique de Dominguez Leiva vaut la peine d’être mentionnée, et ce, à travers le résumé de ses onze chapitres.

YouTube, vertige (du) néobaroque

C’est dans ce premier chapitre que Dominguez Leiva jette les bases de son analyse sur YouTube, en s’inspirant du sémiologue italien Omar Calabrese, qui a publié L’ère néobaroque en 1987. Même si ce livre date de plus de trente ans, ce dernier demeure pertinent pour les descriptions de l’ère néobaroque, qui peuvent s’appliquer à YouTube :

Nous y retrouvons en effet, poussées jusqu’à l’hypertrophie, les catégories esthétiques qui définissaient pour le sémiologue à l’esprit aiguisé « l’ère néobaroque » et qu’il répartissait autour de binômes complémentaires : d’abord, la limite et l’excès, puis la répétition et le rythme frénétique, l’excentricité et le risque, le détail et le fragment, l’instabilité et la métamorphose, le désordre et le chaos, le noeud et le labyrinthe, la complexité et la dissipation, la distorsion et la perversion, et, enfin, le « je-ne-sais-quoi » et le « plus ou moins ». C’est à travers ces binômes, qui se décomposent eux-mêmes en une série de figures, que nous allons tenter de cerner l’univers foisonnant et toujours déroutant de YouTube afin d’en proposer une possible « théorisation » : que peut-on, en fait, penser avec YouTube? (Dominguez Leiva, p. 6)

Un univers excessif…

Par excès, on fait référence au nombre d’heures consommées par les utilisateurs chaque mois (des billions), mais aussi au nombre de vidéos publiés sur cette plateforme. L’excès se retrouve également dans le contenu des vidéos :

Excès de la stupidité (extension ambiguë du culte internaute du « Express Yourself »), du ridicule (« Star Wars Kid »), de la cuteness (« Stalking Cat »), de l’absurde (« Hypnotoad »), du breakdown psychique (« Greatest Freak Out »), de l’intoxication (« Charlie Sheen on Drugs ») ou de l’extase kitschifiée (« Double Rainbow »), mais aussi, formellement, des compilations (de la condensation extrême des « Vines » jusqu’aux boucles interminables), de la brièveté ou de la frénésie visuelle. (Dominguez Leiva, p. 10)

… fait de fragments et de détails

Avec le montage vidéo, il est possible de ne montrer que des fragments audiovisuels, comme des extraits d’émissions de télévision, de films ou de matchs sportifs, et ce, sans nécessairement placer le tout en contexte. Aussi, cette passion pour les détails, qu’on retrouve beaucoup chez les geeks, pousse à la création de listes personnalisées :

C’est en général le triomphe des compilations, des « best of » (« drunks pranks », « stupid bets », etc.) et des « top 10 » (« Top 10 Disney Saddest Moments », « Top 10 Bizarre Anime Deaths », etc.) jusqu’à arriver au pur vertige de ces « 500 Movies Moments » en dix minutes. (Dominguez Leiva, p. 18)

Un univers de la réitération (virale)

La répétition et la viralité sont monnaie courante sur YouTube. Ainsi, un vidéo peut être récupéré et devenir un mème ou être partagé à travers les réseaux sociaux et devenir ainsi viral.

Mais la répétition est aussi un effet esthétique en soi, cher à l’univers YouTube. Prolongeant son effet traditionnellement comique, elle conditionne plusieurs sous-genres youtubéens spécifiquement centrés sur l’itération. Parmi ceux-ci, nul plus populaire que l’accumulation d’accidents et de chutes, alliant l’esthétique de l’aléatoire et de l’échec (« epic fails ») à la logique du slapstick et de la « mécanisation du vivant » postulée par Henri Bergson comme essence de l’humour, le tout poussé jusqu’à son hypertrophie terminale. (Dominguez Leiva, p. 28)

Un univers frénétique

Une autre caractéristique de l’ère néobaroque et de YouTube : le rythme frénétique. C’est-à-dire un rythme accéléré, à l’image des sociétés postindustrielles.

L’esthétique du clip YouTube, héritière tout à la fois de la bande-annonce, du vidéoclip et du spot, qu’elle intègre par ailleurs tous en son sein, intronise cette esthétique de la frénésie qui culmine dans des clips viraux tels que « Dancing Badgers », « Ran Ran Ruu » ou « Narwhals ». Forme de la brevitas ultime, le clip YouTube installe par ailleurs un rythme de consommation boulimique qui redéfinit notre rapport au récit et à l’image, consommés tous deux en des temps record, et tout de suite substitués par de nouveaux contenus surgis des multiples fenêtres qui entourent, tentatrices, toute capsule publiée sur le site. (Dominguez Leiva, pp. 37-38)

Un univers excentrique

Sur YouTube, l’excentricité se manifeste autant dans la forme que dans le contenu. À la manière d’une foire aux freaks, la plateforme a ses célébrités issues de la marge.

Ainsi, qu’il s’agisse du culture du « corps posthumain » dans l’étalage des « weird tatoos » ou du fandom extrême de l’univers du cosplay, les marges excentriques de la culture s’unissent à son centre excentré en un même mouvement centrifuge, transformant n’importe quel écart de la marge en phénomène viral, à preuve la prolifération de mèmes et de stars emblématiques de ce nouvel univers, étrange capharnaüm qui allie les éléments les plus décalés du mainstream et de la marginalité.  Icône des nouveaux processus de starification par le grotestque, « Charlie Sheen on Drugs » fait le tour de la cyberplanète au même titre qu’un fan esseulé qui clame son désespoir par rapport aux critiques faites à Britney Spears (« Leave Britney Alone »), tandis que des rebuts de la sous-culture douchebag tels que les amis de Kevin interpellent le Québec, qui s’interroge sur ce qu’est devenue son identité profonde. (Dominguez Leiva, p. 44)

Un univers pervers?

Avec les paroles « The Internet si for porn » d’Avenue Q, Dominguez Leiva nous rappelle que la pornographie fait partie de l’univers youtubéen, même si cette dernière est normalement censurée. En effet, la sexualité, voire l’hypersexualité, est représentée constamment à travers les vidéos, lorsqu’elle n’est pas détournée et déjouée par le montage :

Toujours nécessairement hors-scène, mais toujours omniprésent, le sexe, et « l’effet porno » qui l’accompagne dans l’esthétique néobaroque définie par Calabrese, est le deus absconditus de l’univers YouTube. Un dieu souvent très déroutant, comme tout le reste de ce perpetuum mobile, car que penser, par exemple, des versions pornos (vaguement censurées par des bandes noires) de Pokémon (« Polkemon »), de ce vibrateur vampire, antagoniste furieux du célèbre lapin de tous les plaisirs ou du faux infantilisme pervers du régime « What What (in the Butt) » (You wanna do it in my butt?)? Quid du clip « Dick in a Box », de la sommation voyeuriste « Show Me Your Genitals » ou de l’hymne éjaculatoire « Jizz In My Pants »? (Dominguez Leiva, p. 59)

Un univers instable

À l’inverse d’une encyclopédie, qui est un projet permettant de hiérarchiser et d’ordonner les connaissances, YouTube a une classification plus instable. Par exemple, avec sa recherche par mot-clé, plusieurs vidéos sont proposées, sans toutefois avoir un lien logique entre elles. YouTube est également un lieu de métamorphose :

Poussant jusqu’à l’absurde la formule de Lavoisier, tout s’y transforme sans arrêt : des consommateurs en producteurs et inversement; des images et des sons en des versions altérées d’eux-mêmes; des fragments en boucles; des nobodies y deviennent des célébrités; des superstars y deviennent des bouffons, des vidéos domestiques, des sensations planétaires; des événements majeurs, des Epic Rap Battles dérisoires; des icônes totalitaires, des mascottes technos; et ainsi de suite, jusqu’à l’infini (and beyond). (Dominguez Leiva, p. 70)

Entre désordre et labyrinthe

YouTube est, selon Dominguez Leiva, une expérience qu’on pourrait appeler chaotique. En effet, à la manière d’un labyrinthe, il est facile de se perdre sur YouTube :

Il y a des moyens de trouver ce que l’on cherche sur YouTube, certes, mais la véritable expérience youtubéeen relève beaucoup plus des plaisirs de l’égarement, le célèbre facteur WWILF (What Was I Looking For?) qui définit la nouvelle herméneutique du sujet hypermoderne perpétuellement étourdi. C’est le constant appel des sirènes (pour enfler le volume de trafic de la page, régie comme la Toile par des principes quantitatifs stakhanovistes) qui transforme le youtubeur en « linkwhore » ou « pute à hyperliens », selon l’expression consacrée par le Urban Dictionary. (Dominguez Leiva, p. 74)

De la complexité à la dissolution du réel

YouTube est complexe par ses algorithmes, sa navigation, mais aussi par sa nouvelle conscience autoréflexive, qui a donné naissance au YouTube Art. Cependant, les vidéos youtubéens ne sont pas seulement une forme d’art : ils contribuent également à confondre ce qui authentique et ce qui ne l’est pas.

Le débat real vs fake anime symptomatiquement tout un sous-genre youtubéen (169 000 résultats), que ce soit dans le domaine des seins ou des animaux géants, voire des manipulations héritées des vieux systèmes de truquages du type News of the World telles que le « Montauk Monster » ou l’homme chien, nouvelle illustration du « devenir-animal » deleuzien qui fascine cet univers des limites dépassées. Or, tous les partisans de Baudrillard (tribu millénariste parmi tant d’autres) vous diront que la question est faussée. Dans real vs fake, le réel serait devenu tout aussi faux que le faux, réel. (Dominguez Leiva, p. 88)

Weltanschauung et idéologie de YouTube (ou de quoi YouTube est-il le nom?)

Dans ce dernier chapitre, Dominguez Leiva explique entre autres que YouTube n’est pas imaginé comme la dérégulation ultime d’un  libre commerce exponentiel.

À travers YouTube, « LA » réalité disparaît comme horizon dans le croisement et le télescopage des images et des multiples interprétations. L’idéal d’émancipation de l’Aufklärung, la célèbre « sortie de la minorité » prônée par Kant, basée sur le discernement de la raison et une meilleure appréhension du réel, s’y révèle alors illusoire. Le monde de la communication généralisée n’offre aucune rationalité centrale, mais explose sous la poussée de multiples rationalités locales de nature ethnique, sexuelle, religieuse, culturelle ou autres. Pour les ardents défenseurs de YouTube et de la toile en général, celles-ci permettraient l’expression des différences et la prise de conscience de la contingence et de la relativité de tous les systèmes. La liberté même se construirait dans cette oscillation perpétuelle des représentations et des fabulations du monde. Par là, YouTube deviendrait non seulement la vivante image du marché néolibéral, mais aussi de ce qui a été, nolens volens, son expression idéologique de choix, le postmodernisme. (Dominguez Leiva, pp. 96-97)

En conclusion

Grâce aux bases de Calabrese sur l’ère néobaroque, Dominguez Levia démontre comment YouTube est un sujet riche en sémiologie. Cependant, je dois admettre que j’éprouvais beaucoup de difficulté à comprendre le texte du premier coup. De plus, il faut être à l’aise avec les théories et les notions citées par l’auteur, que ce soit du philosophe Jean Beaudrillard (Écran total) ou du théoricien Guy Debord (La Société du spectacle).

En résumé, YouTube Théorie est un fascinant exercice de réflexion, mais qui n’est pas accessible à tout le monde. Voilà pourquoi, avant de passer à l’achat, je vous recommande de vous familiariser avec les textes publiés sur Pop-en-stock :

Cependant, si vous avez aimé ma critique et souhaitez encourager l’auteur (et moi), vous pouvez vous procurer ce livre via mon lien d’affiliation. Merci!

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