J’ai lu : BDQ : histoire de la bande dessinée au Québec (Tome 1)

Savez-vous que la bande dessinée québécoise existait bien avant les années 60? C’est ce que Jean-Dominic Leduc, coauteur du livre Les années Croc, affirmait pendant son entrevue pour le balado Bulles pop. Et quoi de mieux que de tourner vers son collègue, Michel Viau, spécialiste de la bande dessinée québécoise, pour en apprendre plus sur les origines de la BD au Québec?

À propos du livre BDQ : histoire de la bande dessinée au Québec. Les pionniers de la bulle. Tome 1. Des origines à 1968

BDQ : histoire de la bande dessinée au QuébecBDQ : histoire de la bande dessinée au Québec. Les pionniers de la bulle. Tome 1. Des origines à 1968 est un essai de Michel Viau publié en 2021 chez Station T (maison d’édition que je remercie chaleureusement pour son exemplaire de presse). D’abord publié en 2014 aux éditions Mém9ire, ce livre a bénéficié d’une mise à jour grâce aux recherches constantes de Viau.

En avant-propos, l’auteur partage ses motivations :

« Mon intention est toujours la même : communiquer aux chercheurs et chercheuses la somme de ce que j’ai appris sur la bande dessinée québécoise depuis l’été 1996. Je n’ai pas voulu analyser les œuvres ni les mouvements. Je laisse cela à d’autres qui sauront le faire mieux que moi. Je présente plutôt, en ordre chronologique, ce qui a été réalisé au Québec, que ce soit dans les journaux, les magazines ou les albums, ainsi que les différents événements entourant la bande dessinée, en m’intéressant également à l’influence des créations étrangères sur la production locale. De fait, je considère ce livre comme un travail de défrichage. D’autres chercheurs et chercheuses viendront qui pourront utiliser ces informations pour aller encore plus loin dans la compréhension du 9e art d’ici. » (Viau, p. 11)

Après une introduction sur les origines de la bande dessinée moderne aux États-Unis, le spécialiste présente l’évolution de la bande dessinée au Québec. Cette évolution, qui part du XVIIIe jusqu’à la moitié du XXe siècle, est divisée en neuf chapitres.

Chapitre 1 : Caricatures et bandes dessinées légendées (XVIIIe et XIXe siècles)

Dans ce chapitre, Viau retrace les grandes lignes des débuts de la caricature dans la presse nord-américaine, mais aussi de la plus ancienne bande dessinée à phylactère de langue française, présentée dans un prospectus politique en 1792 :

« Œuvre d’un artiste anonyme, cette satire graphique de 24 cm sur 35 cm incite les citoyens de la Haute-Ville [de Québec] à voter pour le parti des marchands de préférence à celui des avocats. » (Viau, p. 22)

Chapitre 2 : Petits bonhommes et grande presse (1902-1910)

Avec ce chapitre, l’auteur s’intéresse particulièrement aux bandes dessinées publiées dans la presse, notamment dans les journaux La Patrie et La Presse. Parmi les personnages les plus populaires de l’époque, nous retrouvons le séducteur maladroit Timothée, les campagnards Citrouillard catapultés en ville ainsi que les espiègles Toinon et Polype. À la même époque, Palmer Cox, un homme originaire de Granby, connaît un immense succès aux États-Unis avec ses Brownies, qui seront adaptés en bandes dessinées à partir de 1903 :

« Avec le succès des livres, les demandes d’utilisation des Brownies se multiplient et les joyeux lutins apparaissent rapidement la forme de jouets (cartes à jouer, estampes, calendriers, figurines de carton, poupées, pendentifs, casse-têtes, jeu de blocs), de fournitures diverses (tapis, papier peint, ensemble de salière et poivrière, vaisselle, assortiment d’outils pour foyer) et de publicités pour de nombreux produits (du savon, du chocolat, des semences, du café, etc.). Même la compagnie Kodak baptise un de ses appareils du nom des fameux lutins : la Kodak Brownie Caners. L’auteur se retrouve à la tête d’un empire commercial et d’une fortune colossale. » (Viau, p. 78)

Chapitre 3 : Une décennie de vaches maigres (1910-1919)

S’il y a moins de bandes dessinées québécoises dans les journaux de cette décennie, Viau note néanmoins la présence de bandes dessinées américaines, mais surtout françaises dans les périodiques québécois. C’est toutefois la guerre qui ralentit considérablement la publication de BD dans les journaux :

« De 1914 à 1918, le Canada prend part au conflit mondial et l’heure n’est plus à la légèreté. Les bandes dessinées disparaissent des pages de La Patrie le 8 août 1914, quatre jours après l’entrée en guerre du dominion canadien. Au cours de cette période, une des plus sombres de l’humanité, ne paraissent que quelques histoires en images françaises d’inspiration patriotique (Le chien des Allemands, Histoire d’un drapeau, etc.) ou humoristique comme celles de Luc Leguey (1876-[?]) et John Drawer. » (Viau, p. 119)

Chapitre 4 : Des bulles pour les Années folles (1920-1928)

En début de chapitre, Viau mentionne deux événements marquants dans cette décennie, soit l’invasion des BD américaines dans les journaux québécois ( et « l’appropriation de la bande dessinée par les organismes catholiques et nationalistes » (Viau, p. 125). En effet, c’est à cette époque qu’on retrouve les Contes historiques de la Société Saint-Jean-Baptiste, qui racontent la vie d’un héros de la Nouvelle-France ou du Bas-Canada :

« Les feuilles des Contes historiques connaissent un tel succès que le tirage initial de 200 000 exemplaires de la première série s’épuise rapidement, ainsi que les 400 000 exemplaires respectifs des deuxième et troisième séries. Le retentissement des biographies illustrées de la SSJB ne se mesure pas seulement auprès des libraires : elles sont également distribuées comme récompense dans les écoles, remises en prime dans certains magasins ou vendues directement aux parents. » (Viau, p. 128)

Chapitre 5 : Crise économique et feuilletons du terroir (1929-1939)

Pendant la Grande Dépression, on note l’apparition de nouveaux genres. D’abord, le récit d’aventures avec entre autres Buck Rogers et Tarzan. Puis, il y a les adaptations de romans du terroir :

« [Ces adaptations] véhiculent les idées réactionnaires dominantes : nationalisme et homogénéité de la population, retour à la terre et méfaits de l’urbanisation, foi catholique et soumission au clergé. De plus, ces récits ne comportent pas de phylactères et le texte se retrouve sagement aligné sous la vignette, comme les histoires en images du début du siècle. » (Viau, p. 164)

Chapitre 6 : La BD s’en va-t-en guerre! (1939-1945)

Comme l’indique le titre de ce chapitre, Viau consacre celui-ci aux bandes dessinées publiées pendant la Deuxième Guerre mondiale, que ce soit Thrilling Adventures of Canada Jack, Onésime ou encore les bandes dessinées des Éditions Vincent. C’est également durant cette même période qu’apparaissent plusieurs périodiques pour la jeunesse étudiante, dont François et Hérauts :

« En avril 1944 paraît un premier numéro de 16 pages de cette revue dont le but est de combattre le feu par le feu. Puisque les jeunes préfèrent les comic books aux périodiques religieux qui leur sont destinés, Hérauts leur présentera des bandes dessinées d’aventures, des westerns, des enquêtes policières, etc., qui prônent les valeurs chrétiennes. » (Viau, p. 243)

Chapitre 7 : Un média sous haute surveillance (1945-1959)

Après la Deuxième Guerre mondiale, le Canada, mais aussi le Québec, connaît une vaste campagne anti-comics. Ce qui va entre autres mener à différentes actions, comme l’attribution d’une « cote de moralité » aux nouvelles parutions commentées par le mensuel de bibliographie critique Lectures, mais aussi la censure dans le journal L’Action catholique :

« Ainsi, le quotidien de Québec n’hésite pas à badigeonner de noir les décolletés jugés trop audacieux ou les dos dénudés, ni même à carrément effacer ou redessiner les personnages féminins dans les scènes de baisers et d’enlacements. Le héros se retrouve parfois les bras vides et le lecteur, perplexe. » (Viau, p. 271-272)

Chapitre 8 : Aventures en tous genres (1947-1959)

Entre-temps, cette même période, marquée par la censure, connaîtra également un essor en bandes dessinées d’aventures, que ce soit des récits policiers, westerns ou d’espionnage :

« L’influence du conflit mondial qui vient de se terminer se fait nettement sentir dans ces BD de l’après-guerre : le héros en est bien souvent un militaire de retour à la vie civile après avoir servi en Europe. Ce n’est plus un paysan, c’est un homme qui a voyagé, qui a connu l’action et l’aventure. Les récits sont urbains : Montréal et Québec sont les cadres de ces péripéties aux mille rebondissements, où les coups de feu et les poursuites automobiles se succèdent sur le rythme effréné propre aux romans-feuilletons populaires. » (Viau, p. 280)

Chapitre 9 : Les bandes dessinées et la Révolution tranquille (1957-1968)

Dans ce dernier chapitre, Viau relate la fin des revues jeunesse québécoises Hérauts, François et Claire, alors que les revues franco-belges, notamment le Journal Tintin et Pilote, connaissent une véritable percée au Québec grâce à une distribution organisée. Les jeunes Québécois, mais aussi les plus vieux, tombent en amour avec les aventures d’Astérix le Gaulois :

« À la fin de la décennie, chaque titre s’est écoulé à plus de 100 000 exemplaires! C’est un triomphe pour le héros de René Goscinny et Albert Uderzo. Dans Le Soleil, le critique littéraire écrit à propos des albums d’Astérix : “On dévore littéralement les albums dessinés de Uderzo et Goscinny, puisqu’on en est rendu au point de réserver à l’avance, dans les librairies de Québec, les prochains volumes de la série.” Les responsables de Terre des Hommes songent même à en faire le sujet d’un manège au parc d’attractions La Ronde. À cette fin, une entente est signée avec les auteurs et l’éditeur en octobre 1968. » (Viau, p. 370)

En conclusion

Le tome 1 de BDQ : histoire de la bande dessinée au Québec est un ouvrage incontournable pour quiconque s’intéresse au 9e art. En effet, l’essai de Viau est appuyé par de nombreuses sources, que ce soit des thèses, des mémoires, des articles ou encore des catalogues d’exposition. Il y a également un plaisir d’admirer cette grande variété d’illustrations et de bandes dessinées et de noter l’évolution graphique de ces histoires.

Si j’avais un seul regret à annoncer, ce serait plutôt l’absence de couleurs, qui aurait pu rehausser certaines images. Toutefois, je comprends qu’il s’agit d’un choix éditorial, dans le but de rendre cet essai plus accessible en termes de prix. Et pour ceux qui voudraient avoir accès à plus de bandes dessinées dans les journaux, je vous invite à fouiller dans les archives numériques de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), notamment les journaux La Patrie et La Presse.

Si vous avez apprécié cette critique et désirez encourager l’auteur (et moi), vous pouvez acheter ce livre grâce à mon lien d’affiliation. Merci!

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