GeekQCon – Anticipation (2009)

La Worldcon, ou World Science Fiction Convention, est une des plus anciennes conventions de science-fiction dans le monde. En effet, sa première édition remonte en juillet 1939, alors qu’elle se déroulait au Caravan Hall à New York. Environ 200 participants s’y trouvaient. L’expérience se renouvelle également à Chicago en 1940 et à Denver en 1941; après une période d’interruption en raison de la Deuxième Guerre mondiale, la Worldcon a lieu chaque année dans une ville différente, en majorité américaine.

June Madeley, spécialiste en mangas et animes à l’Université du Nouveau-Brunswick, nous explique en quoi la Worldcon se distingue des autres conventions :

« Worldcon tends to run a bit older in terms of the average age of participants, and there is still more emphasis on books than other media. Otherwise, it really is the fan convention template from which other cons have taken their lead in terms of organizing and types of activities. »

Jean-Louis Trudel, coresponsable du programme littéraire en français d’Anticipation, approuve cette emphase sur la littérature et va encore plus loin :

« Contrairement aux comiccons, elle donne en général la priorité à la discussion et à la réflexion (tables rondes, etc.) plutôt qu’à la vente ou aux créations costumées (même si la Worldcon peut se targuer d’être à l’origine des mascarades faniques et même si la Worldcon offre depuis longtemps une grande expo-vente). Elle se distingue aussi par la remise des Prix Hugo, qui comptent parmi les prix les plus importants du milieu anglo-américain de SF. »

Trudel précise également que la Worldcon est un rendez-vous significatif dans le monde de l’édition, même si elle attire moins de professionnels que la World Fantasy Convention.

Comment Montréal devint ville hôte d’une Worldcon?

L’idée de tenir ce genre de convention dans la métropole québécoise remonte à la Worldcon 2004 (Noreascon 4), qui avait lieu à Boston en septembre. Christian Sauvé témoigne :

« Je n’étais pas présent lorsque (selon la légende), Eugene Heller et René Walling auraient dit « Quelle bonne idée ce serait s’il y avait une Worldcon à Montréal! » (pour ensuite se faire lancer les $20 de ceux qui, eux aussi, pensait qu’il s’agissait d’une bonne idée).  En revanche, il était difficile d’ignorer la notice du bulletin d’information « Triplanetary Gazette » du dimanche midi qui annonçait « Montreal in 2009 is less than a day old and already has almost $1000 in pre-supporting funds (…) They will be holding a party tonight.” »

Or, le soutien financier n’est pas le seul argument décisif dans le choix d’une ville hôte. Il est important de préciser que tout participant à la Worldcon devient membre de la World Science Fiction Society (WSFS), qui tient une réunion d’affaires étalée sur plusieurs jours au cours de la convention afin de débattre et de voter sur des propositions touchant l’organisation d’une Worldcon. L’une de ces décisions concerne le choix de la ville hôte :

« Lors de chaque congrès mondial, en effet, un vote détermine où se déroulera le congrès deux ans plus tard. Tous les membres de la WSFS peuvent participer au vote, avec cette restriction que pour voter valablement, vous devez vous être inscrit à la WSFS pour l’année où la future convention aura lieu. » (Source, p. 14)

Pour que Montréal obtienne l’organisation de la Worldcon 2009, la ville doit être choisie lors de la réunion d’affaires de la WSFS de 2007, ce qui laisse un délai de trois ans pour convaincre les membres de ce choix. Cependant, M. Sauvé rappelle qu’un événement précédent pouvait nuire à la candidature de Montréal :

« Les frustrations du congrès mondial de 2003, à Toronto, avaient échaudé plus d’un fan… surtout qu’une bonne partie des accusations levées contre l’organisation étaient qu’en se fiant trop sur une équipe canadienne, les organisateurs de Torcon3 avaient ignorés l’expérience accumulée par les autres organisateurs prêts à aider.  Bref : L’idée d’une Worldcon canadienne, même en ignorant les questions de douanes et de passeports, n’était pas au goût de tout le monde…  De plus, […] le congrès mondial de 2009 était également contesté par Kansas City : Il y aurait donc vote pour choisir entre les deux projets. »

Les organisateurs d’Anticipation passaient alors en mode séduction. Selon M. Trudel, « cette équipe (i) a accepté de se plier aux règlements et traditions des conventions mondiales, (ii) a souligné la proximité de Montréal pour les résidents de l’Est des États-Unis, et (iiI) a joué sur la combinaison du familier et de l’exotique que Montréal peut offrir (le mélange de l’anglais et du français, de la civilisation nord-américaine et des touches européennes). » L’équipe devait également convaincre les fans québécois et solliciter l’appui des professionnels du milieu littéraire afin d’assurer la présence de bénévoles et d’auteurs à la convention.

Leurs efforts portaient enfin leurs fruits lors du vote qui se tenait à la Worldcon 2007 à Yokohama, au Japon : Montréal devenait la ville hôte pour l’édition 2009.

Anticipation (Montréal)

Anticipation

L’édition 2009 de la Worldcon a eu lieu au Palais des congrès du 6 au 10 août. Les invités de marque furent les suivants : Julie Czerneda (maître de cérémonie), Neil Gaiman (invité d’honneur anglophone), Elisabeth Vonarburg (invitée d’honneur francophone), Taral Wayne (fan d’honneur), Tom Doherty de Tor Books (maison d’édition d’honneur) et David Hartwell (éditeur d’honneur).

Cette Worldcon, qui était la 1re à se dérouler dans une ville francophone et la 5e à prendre place au Canada, était également l’hôtesse de Canvention, une convention canadienne de science-fiction qui avait aussi lieu à Montréal cette année. Pour avoir un avant-goût de la programmation, les visiteurs pouvaient « essayer » jusqu’à trois heures du congrès grâce à une inscription d’essai de 20 $ (Source, p. 7). Quant aux prix d’entrée pour une journée complète, ils pouvaient varier de 75 à 95 $.

La cérémonie d’ouverture

Le 6 août 2009, vers 20 h, Julie Czerneda menait la cérémonie d’ouverture, avec la participation de Jean-Pierre Normand pour la traduction en français.

Après l’ouverture officielle par les coprésidents d’Anticipation, René Wailling et Robbie Bourget, l’auditoire put assister à un discours de l’ancien astronaute Marc Garneau, suivi d’une performance d’une contorsionniste de l’École nationale de cirque et de la présentation des invités d’honneur.

La vaste étendue du Palais des congrès

La grandeur du Palais des congrès a souvent été évoquée dans les témoignages que nous avons retrouvés, comme celui d’Hugues Morin : « j’ai découvert que le désavantage d’un site aussi vaste que le Palais des Congrès était qu’il est presqu’impossible de se rendre rapidement du hall principal à votre prochain panel si ce dernier est tenu à l’autre bout de l’édifice! » L’auteur américain John Scalzi en fait également mention sur son blogue, qui met en garde ses lecteurs sur les dimensions trompeuses du Palais des congrès :

« From the outside, it seemed actually a bit tiny; it reminded me actually of the place the Utopiales Festival in Nantes, France is held, which is an excellent convention space but small by North American standards. However, once you’re inside, the Palais des congrès expands until you feel like you’re walking a kilometer each time you go from one end of it to the other. Which is a very science fictional feeling. »

De son côté, le concepteur de logiciels et entrepreneur Brad Templeton a moins apprécié les lieux de la convention :

« The Montreal convention was huge and cavernous. It had little of the intimacy a mostly social event should have. Use of the entire convention center meant long walks and robbed the convention of a social center — a single place through which you could expect people to flow, so you would see your friends, join up for hallway conversations and gather people to go for meals. »

Un hommage de taille au fan d’honneur

Pour un fan de science-fiction, devenir invité d’honneur pour une Worldcon est une preuve indéniable de sa contribution au fandom, par exemple par la publication de fanzines. Le fan d’honneur d’Anticipation, Taral Wayne, est entre autres reconnu pour Tales of Beatrix Farmer, une bande dessinée de type furry publiée dans les années 1990. Pour honorer sa contribution au fandom canadien de science-fiction, une reconstitution grandeur nature de son appartement a été créée sur les lieux de la convention grâce à de grandes photographies.

Les cravates de l’éditeur d’honneur

L’éditeur d’honneur d’Anticipation, David Hartwell, était reconnu pour ses cravates extravagantes. Avant le déroulement de cette Worldcon, les organisateurs l’ont contacté afin d’emprunter une centaine de ses cravates. Résultat : deux montages de cravates, accrochées sur des barres et classées selon les couleurs et les motifs. Sur place, Hartwell admet en entrevue d’avoir apprécié les montages.

Les partys

Les partys sont une des nombreuses traditions de la Worldcon : « Fan groups and convention bids host parties with food and drink from their home countries. Publishers and other groups might host private parties. » Pendant Anticipation, deux étages du Delta Centre-Ville étaient réservés pour ces partys. Cependant, selon Brad Templeton, certains partys ne se déroulaient pas comme prévu :

« On Friday night we hosted a private party in a suite booked for that party at the Delta. (Delta is a Canadian hotel chain unrelated to Delta airlines.) It was for members of the Making Light online community. As a private party it was not going to be on the official party floor, but the hotel moved it a few times, finally to the party floor. Then, on the last day, they moved it again to a regular floor. We began the party normally but 90 minutes in, hotel security came in and forced us to evict our guests, no negotiation possible. We were told we could not have a party on the floor they had moved our suite to! « Either you tell them to leave, sir or we’ll make them leave. » No chance to be quieter (we were not particularly loud) or talk about it at all. »

Heureusement, d’autres partys avaient lieu sans anicroche. Parmi les expériences positives, le blogueur Patrick St-Denis raconte celle d’un party organisé par le Brotherhood without Banners, le club de fans de l’auteur George R. R. Martin (GRRM) :

« I met GRRM in the hallway, and he introduced me to quite a few writers and editors along the way. George and Parris were at the party for a few hours, as is usually their wont. Parris wore a button with the inscription « GRRM is not your bitch. He’s mine! » GRRM sent a number of newbies on a quest to be knighted. The questers needed to find poutine at about 1:00am in order to be knighted. Those who made it back with the holy grail of Québec’s culinary delight were dubbed Sir this or that, Chevalier de Poutine! »

La cérémonie de clôture

Au 5e jour de la Worldcon, la cérémonie de clôture met fin à la convention. Au cours de cet événement, Rose Mitchell, coprésidente d’Aussiecon 4 (Worldcon 2010), invitait les participants à la prochaine édition, qui allait lieu à Melbourne, en Australie. Par la suite, la cérémonie se conclut par la passation du maillet cérémonial de la World Science Fiction Society (WSFS), telle que décrite par Christian Sauvé :

« Lorsque René Walling, le co-président d’Anticipation, a présenté le maillet cérémonial de la WSFS à une représentante d’Aussiecon 4 vers 16h20 le lundi 10 août 2009, c’était la fin symbolique de cinq ans d’efforts par des centaines de personnes.  Passé ce moment, le 76ieme congrès mondial de science-fiction devenait non pas un événement, mais un ensemble de souvenirs et de comptes à régler.  Lorsque tout est fini sauf le ménage et la comptabilité, il est temps de rentrer chez-soi. »

Les bons coups (et les moins bons coups) d’Anticipation

Anticipation est-il considéré comme une convention réussie? En termes d’inscriptions et en considérant le contexte de récession économique, Jean-Louis Trudel estime qu’il s’agit d’une performance respectable. En effet, 3 921 personnes étaient présentes pour 4 497 inscriptions, soit plus que l’édition précédente, qui avait lieu à Denver. Entre temps, 159 personnes ont pu profiter des trois heures d’essai de la convention.

La récession a néanmoins eu un effet négatif sur la présence de certains auteurs et maisons d’édition, comme le constate Patrick St-Denis : « […] MANY of the editors and authors I couldn’t wait to meet in person never made it to Montréal. Chief among those Joe Abercrombie, R. Scott Bakker, Steven Erikson, Ian Cameron Esslemont, Scott Lynch, David Louis Edelman, Richard Morgan, Brian Ruckley, Hal Duncan, Ian McDonald, and a whole lot more. »

Un avis qui rejoint celui de June Madeley, qui a remarqué une baisse de participation comparée aux Worldcon se tenant dans les villes américaines : « There were lots of American fans and writers complaining about the issues with different currency and many dealers did not come across the border because of such hassles.  I believe there were also some issues around the Art show due to currency and paying the artists for what had sold. So, I remember some organizational hiccups that were pretty evident during and right after. »

Christian Sauvé reconnaît que, comme les autres Worldcon, Anticipation a connu plusieurs problèmes : « Corrections interminables à l’horaire « bouclé » quatre semaines plus tôt; « Green Room » inutile; hôtel hostile; manque de masse critique; salle de vente et galerie inférieures au standard américain; intégration boiteuse du fait français; tables-rondes mal menées; manque de discipline des modérateurs; panels mis trop tard à l’horaire; et ainsi de suite… »

Or, en se fiant aux commentaires sur les réseaux sociaux, Sauvé constate que les participants ont tout de même apprécié leur expérience :

« La clé du succès, tel que je l’avais prédit à certains avant le congrès, est qu’Anticipation n’avait qu’à présenter un congrès acceptable : l’environnement montréalais allait faire le reste.  Alors que je vois de multiples commentaires élogieux sur Montréal et –surtout!– la nourriture qu’on a pu y trouver, mon intuition semble se confirmer : Pour les anglophones, le coté accessiblement exotique de Montréal a comblé une bonne partie des accrocs de passage au niveau de l’organisation. »

Même s’il est difficile de déterminer l’impact d’Anticipation sur les prochains événements en lien avec la littérature ou la science-fiction, Jean-Louis Trudel raconte comment la présence d’un auteur américain de science-fiction à Montréal a possiblement facilité sa venue à une autre convention :

« L’année suivante, le congrès Boréal s’est déplacé à Québec pour la première fois depuis 25 ans environ et Ted Chiang (Arrival) a accepté d’être notre invité d’honneur. Je ne peux pas savoir si le succès du congrès ou l’acceptation de Chiang ont été facilités par Anticipation, mais on peut se dire que si Anticipation avait tourné le dos aux francophones ou avait été un fiasco retentissant, la publicité aurait été très mauvaise. »

L’organisation d’une Worldcon est un travail de longue haleine, avec un protocole à respecter, que ce soit la présentation d’une candidature à une réunion d’affaires de la World Science Fiction Society ou l’utilisation du maillet cérémoniel lors de la cérémonie de clôture. En raison de l’utilisation de deux langues (anglais et français), l’organisation d’Anticipation s’avérait plus difficile, mais, comme mentionné plus tôt, le style de vie de Montréal avait séduit les participants. En quelque sorte, la ville où est située une convention peut jouer un rôle dans sa réussite ou son échec.

Pour en savoir plus sur le projet GeekQCon

2 commentaires sur “GeekQCon – Anticipation (2009)

  1. Cela rappelle de très bons souvenirs.. Cette mondiale a eu lieu pendant 5 jours et le Congrès Boréal se tenait en même temps. Difficile de tout faire quand il y a autant de choix.

    1. Vous souvenez-vous des activités auxquelles vous avez participé? Je suis curieuse d’en apprendre plus à ce sujet 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *